1er mai 2004
INTRODUCTION
Parmi les domaines de la culture commune à développer chez nos élèves, celui de la maîtrise de l’information nous semble fondamental. Celle-ci implique une formation qui prenne en compte les compétences dans le domaine de la lecture, qui développe les capacités intellectuelles de la recherche et du jugement, qui vise à la maîtrise des différents supports de l’information. Des questions restent en suspens quant à la mise en oeuvre de cette formation, sa prise en compte dans les disciplines, son évaluation, son articulation avec les apprentissages des technologies de l’information et de la communication au collège et au lycée.
Nous ouvrons le débat par des témoignages et trois textes de collègues formateurs. N’hésitez pas à l’enrichir en vue du congrès en nous envoyant vos contributions.
DES COLLÈGUES TÉMOIGNENT...
« Ils n’ont rien compris... ». « Quelques fois ça marche et puis aujourd’hui catastrophe, rien n’est passé... ».
« J’ai rien compris et toi ? »... « On a bien rigolé en cours de... ! ». Si l’on prête l’oreille aux uns, comme aux autres, en faisant la part des subjectivités, il apparaît encore et toujours que, si enseigner est toujours difficile voire périlleux, apprendre n’est pas aussi évident que cela. La communication maître élève autour du savoir scolaire semble plus que jamais hasardeuse, dans nos classes à 40 en lycée, à plus de 30 en collège : l’enseignement frontal reste, obligatoirement ?, la pratique la plus courante. « On n’a pas le temps de faire autrement, même si on sait que... »
On sait qu’il existe des alternatives au cours traditionnel mais on les croit dévoreuses de temps. Pourtant, l’histoire géographie et les disciplines scientifiques donnent chacune à leur façon la preuve du contraire. Le travail sur documents en histoire, le passage par l’expérimentation dans les disciplines scientifiques, montrent qu’en classe, les médiations au savoir peuvent être diverses et variées : on apprend en écoutant en cours, mais aussi en faisant, et en cherchant... Et si cela était aussi le cas dans les autres disciplines, celles où, traditionnellement, documents et/ou expériences ne sont pas considérés comme facteurs d’apprentissage ?
Dans l’affirmative, on peut s’interroger sur le statut du C.d.i dans le dispositif d’enseignement disciplinaire.
Ses objectifs sont de former les élèves à l’utilisation des outils documentaires et plus largement de l’information : il est censé offrir à ses usagers tous les documents susceptibles d’éclairer tel ou tel point du programme. Pourquoi se priver d’y emmener ses élèves y chercher les éléments de la leçon, ou son complément, le professeur garant scientifique du travail de recherche des élèves, le documentaliste garant des méthodologies disciplinaires et transversales mises en oeuvre ?
L’élève, lui, tout à la fois artisan, très partiel, de la leçon... et celui surtout de son propre apprentissage.
Miranda Boyer, Académie de Nice
DOCUMENTALISTE : VOUS AVEZ DIT ENSEIGNANT ?
Octobre 96. Académie de Montpellier. Un lycée de plus de 2 000 élèves, avec sections professionnelles et classes post-bac. Arrêt maladie d’un mois pour une des deux documentalistes. Demande d’un remplaçant (le C.d.i. fonctionne sans cesse avec un stagiaire 10 heures). Réponse du rectorat : la priorité d’utilisation des crédits restants est donnée aux remplacements d’enseignants ; les documentalistes ne sont pas remplacés.
La direction du lycée a trouvé une solution : un T.a. rattaché administrativement, sans compétence en doc, qui, s’il est appelé dans sa discipline, partira ! Sans commentaire de la documentaliste restante, indignée.
Cécile Marsolat, Académie de Montpellier
Notre profession connaît depuis la création du C.a.p.e.s. une remis en cause constante qui est, en soi, un ferment d’innovations en tout genre ...
... En Médoc, nous menons depuis cinq ans une expérience de travail en commun entre huit C.d.i. regroupant une dizaine de documentalistes ...
... Nous avons uniformisé et mis à niveau nos équipements informatiques et multimédia, permettant des échanges de données entre nos centres.
Depuis trois ans, nous avons obtenu d’être régulièrement formés sur site dans le cadre du P.a.f. : c’est dire que nous recevons une formation adaptée à nos besoins et à notre matériel.
Nous allons d’autre part expérimenter cette année (sur proposition du C.r.d.p.) l’utilisation d’Internet dans le catalogue partagé ... ... Mais le fait même que nous soyons engagés dans de nombreuses actions a mis en évidence des besoins qui, nous le croyons, émergent d’un grand nombre de C.d.i. à l’heure actuelle : la nécessité, pour les C.d.i. recevant de nombreux élèves, de voir la présence de deux documentalistes, et plus dans les gros établissements (type lycée). La nécessité de créer un « secrétariat technique » auprès des documentalistes, la multitude des tâches (accueil, activités pédagogiques diverses) ne laissant pratiquement plus le temps de faire face aux tâches matérielles ...
... Alors, bien sûr nous sommes des docs heureux (ses), mais nous le serions tellement plus si un certain nombre de revendications professionnelles aboutissaient enfin !
Les documentalistes du Médoc, Académie de Bordeaux
Ouf... ! Après quatre années de « galère », je largue les amarres et me retrouve enfin, à l’année, dans un C.d.i. d’un petit collège bordelais... Mais attention qu’on ne se méprenne, ceci n’est pas un cri de joie, juste un soulagement après toutes ces années d’errance.
Qui suis je ? Une T.a. en documentation. La première année, après l’obtention de mon C.a.p.e.s. en 1992, j’ai complété le service de deux personnes en C.p.a., l’une dans un collège et l’autre dans un lycée professionnel à une vingtaine de kilomètres de distance.
La deuxième année, après un mois de doublette dans un L.p., on me propose de faire un remplacement de 6 mois pour congé de maternité dans un collège à 25 Km de mon lycée. En fait, je n’avais pas le choix et j’y suis allée avec l’amertume de ne faire une année complète ni dans l’un ni dans l’autre établissement !
La troisième année, j’obtiens, oh ! miracle un poste à l’année en doublette dans un C.d.i. ultra moderne d’un lycée de la banlieue bordelaise. Je déchante vite car je suis la documentaliste bis et ne peux aller à l’encontre des us et coutumes... Bref, le C.d.i. est une salle de jeux et moi, un gendarme qui saisis des bouquins toute la journée !
Bref, ces différentes situations instables et précaires m’ont tout d’abord totalement ôté mes illusions. Après 2 années de rêve à l’I.u.f.m. où on nous brossait un portrait quelque peu idyllique de la profession, quel ne fut pas le désenchantement ! Quelle déception de ne faire que du travail de gestionnaire et au pire de la discipline, au lieu de faire de la pédagogie !
Cette année, un vrai travail d’équipe m’attend. Plusieurs projets avec les 5e vont voir le jour dont l’initiation à la recherche documentaire avec approche du logiciel B.c.d.i... Une année donc plus intéressante et motivante en perspective mais hélas l’année prochaine, je refais ma valise et repars pour d’autres contrées !
Aline, Bordeaux
DIDACTICIENS OU PÉDAGOGUES ? Les documentalistes s’interrogent
Didactique ou pédagogie ? Ce qui est vécu parfois comme une fausse alternative dans certaines disciplines divise le corps des documentalistes au point de donner lieu à une véritable querelle.
Le terme de « didactique » renvoie à la mise en oeuvre de savoir faire professionnels par les enseignants d’une discipline. L’introduction même de la « didactique » implique qu’une discipline existe avec ses choix, épistémologiques et thématiques, et ses dispositifs sociaux. La « pédagogie » évoque davantage un accompagnement à la fois intellectuel et affectif de l’élève au cours de son parcours d’apprentissage.
Entre une discipline en gestation et une fonction à l’image floue, les documentalistes sont mal à l’aise ! Dans ce contexte, l’introduction du mot « didactique » témoigne d’un double souci de reconnaissance : une reconnaissance des sciences de l’information comme discipline et une reconnaissance du documentaliste comme enseignant à part entière.
Mais pourquoi ce mot déchaîne t il à ce point les passions entre les documentalistes eux mêmes ? Certains documentalistes considèrent la revendication didactique non comme une affirmation mais comme une perte d’identité. Ils voient dans le C.d.i. une sorte de « monde à l’envers » pédagogique, permettant de fournir à l’élève l’autonomie et l’épanouissement que le reste de l’univers scolaire est incapable de lui procurer.
Pour eux, le C.d.i. est d’abord un lieu de rencontre avec des individus venus librement, que l’on aide à la demande et dont il importe prioritairement d’assurer le bien-être matériel et psychologique.
Cependant, si l’on prenait la peine de suivre pas à pas les apprentissages documentaires de chaque élève, on serait sans doute frappé par leur caractère hétérogène, ponctuel et aléatoire. Les sciences de l’information constituent un enjeu de société pour l’an 2000. Est il raisonnable, pour les introduire, de s’en remettre au hasard d’un cursus ou aux goûts personnels de chacun ? D’un autre côté, en prôner l’introduction systématique implique des modifications institutionnelles et statutaires qui ne vont pas sans renoncements. Deux solutions sont envisageables. Tout d’abord, on peut imaginer de faire des documentalistes des professeurs de documentation, ce que beaucoup récusent avec énergie parce qu’ils ressentent cette proposition comme une menace pesant sur la condition qu’ils ont choisie. Si l’on adoptait cette solution, il faudrait, de toute façon, prévoir du personnel pour assurer la gestion des centres de ressources. Cela ajouterait, d’autre part, une nouvelle discipline à des cursus déjà chargés.
L’autre voie serait que les apprentissages documentaires soient pris explicitement en charge par les professeurs de disciplines, selon des modalités officiellement précisées et avec l’appui logistique du documentaliste. C’est plus ou moins la situation suggérée par la circulaire de mission des documentalistes. Mais les formations universitaires et professionnelles des futurs enseignants sont, dans ce cas, à revoir. En effet, les pratiques documentaires y restent réduites et relèvent le plus souvent d’enseignements optionnels. Insuffisamment formés eux mêmes, les professeurs sont mal préparés à former les élèves.
C’est à partir de l’université, me semble t il, qu’on peut changer en profondeur le rapport de notre système éducatif à la documentation. Si dans les études universitaires françaises le recours à l’auto documentation était considéré comme un réflexe à construire chez tous les étudiants, et pas seulement chez les étudiants de troisième cycle, les enseignants du second degré acquerraient, à travers leur propre formation, une autre approche du document qu’ils s’efforceraient de transmettre à leurs élèves. Sur ce point, le rôle joué par les I.u.f.m. est très important.
Annette Béguin, Université de Lille 3, U.f.r. des sciences de l’information et de la documentation
Didactiser des savoirs ?
Ce n’est pas parce que le mot « abstraction » est souvent décrié qu’il faut y renoncer. Tout dépend du processus pédagogique par lequel on y fait accéder les élèves. Certains contenus d’enseignement en documentation s’exprimeront à travers une formulation abstraite : les notions qu’il faudra faire acquérir. Par exemple : les notions de source, de référence documentaire, de fichier, de langage documentaire, de champ et de réseau sémantiques, de pertinence, de condensation de l’information, etc. Ces objets d’apprentissage « abstraits » constituent une partie du corpus didactique que les enseignants documentalistes doivent entreprendre de transformer pour les rendre enseignables dans les situations d’apprentissage qu’ils devront concevoir. II s’agit de partir de l’activité des élèves, et de permettre aux élèves une conceptualisation a posteriori. C’est à cette condition que la « pédagogie documentaire » a un avenir, certainement pas dans une attitude de refus de toute définition des objets d’enseignement au nom de la liberté de l’élève et du documentaliste. La liberté réside dans la mise en oeuvre par les enseignants documentalistes des situations pédagogiques les plus propices aux apprentissages de ce qui aura été identifié avec toutes les hésitations et les erreurs possibles comme devant être appris par les élèves en information documentation.
Jean Louis Charbonnier
Didactiser en information documentation
La « pédagogie documentaire », dans laquelle se reconnaissent les enseignants documentalistes, a pris comme objet des apprentissages, les « étapes de la recherche documentaire ». Cette organisation de l’activité documentaire des apprenants, exprimée en termes de « savoir faire » forcément non conceptualisés, n’en permet qu’une vision, simplificatrice car elle ne s’intéresse pas au contexte de l’activité, elle la formalise en une suite immuable de phases. Or le contexte, éminemment variable, est essentiel si l’on veut parler d’apprentissages, car c’est dans la mesure où l’élève sait réinvestir des démarches efficaces de manière raisonnée et réfléchie, dans des contextes divers et éloignés de la première situation d’apprentissage, que l’on peut vraiment parler d’apprentissage. On ne peut donc faire l’économie d’une définition des « contenus de savoir » à enseigner, il faut se déterminer à sortir d l’implicite.
Jean-Louis Charbonnier
Des contenus d’apprentissage
Lorsqu’on évoque la nécessité pour les élèves d’apprendre à relever, par exemple, la pertinence des documents et des informations utilisés, il s’agit pour eux d’apprendre à les évaluer c’est à dire à les comparer, les recouper, à identifier les sources ; il s’agit donc moins d’apprentissages instrumentaux que de l’apprentissage de notions appartenant à ce que l’on appelle les « sciences de l’information ». En tant que telles, ces sciences ne peuvent être conçues comme le corpus des savoirs à enseigner mais elles en constituent le savoir de référence ; elles ne définissent pas un « Programme ». Celui ci ne peut sortir que de la recherche, dans les pratiques documentaires nécessaires aux apprentissages scolaires, des notions (nécessaires scolairement et socialement) sans lesquelles ceux ci ne seraient pas au niveau attendu. II faut donc entreprendre une didactisation de ces notions en s’appuyant sur l’exigence de rendre intelligible à l’élève ce qu’il fait en traitant de l’information, en recherchant de la documentation.
Jean-Louis Charbonnier