10 mai 2005
Origine du dispositif :
Dans le contexte des années 80 :
-le classement en ZEP de notre collège qui offre des moyens horaires et facilite les projets,
-le besoin ressenti de travailler en équipe pour mieux lutter contre l’échec scolaire,
-les réflexions sur le travail autonome, la lecture et les techniques documentaires (apports de Brigitte Chevalier), le collège, sous l’impulsion des professeurs de Français et d’histoire géographie, décide d’inclure dans son projet d’établissement un dispositif autour de la lecture en 6è et de la recherche documentaire (RD) en 5è :
-pour tous les élèves,
-toute l’année, une heure par semaine en demi classe, soit 1 heure/professeur et 0,5 heure/élève,
-sous forme de séquences au CDI co-animées par le professeur de Français et la documentaliste en 6è (ateliers bibliothèque) et le professeur d’histoire géographie et la documentaliste en 5è (ateliers de RD). Les contenus :
Après quelques tentatives, notamment en lecture, de travaux isolés sur les compétences, on constate que le réinvestissement s’opère mal et l’on fait le choix d’intégrer ce qu’on appelait la méthodologie documentaire dans des travaux authentiques de recherche.
On ne fera donc pas de séances d’initiation aux techniques en 6è comme c’est alors préconisé. Ce niveau restera consacré principalement à la lecture individuelle de livres choisis par les élèves, le rôle des enseignants étant de détecter les difficultés et les goûts de chacun, de l’aider à progresser, pour l’amener à devenir un lecteur autonome. En 5è commence la RD en suivant les " étapes de la recherche documentaire", de l’analyse du sujet à la production. Le but est de mieux apprendre, de consolider les acquis disciplinaires par des démarches plus actives. Il y a apprentissages documentaires, ceux dont on a besoin ponctuellement, par imprégnation, mais on ne les identifie pas, on ne les évalue pas. L’information documentation (ID) n’est qu’un outil dont on est loin d’utiliser toutes les potentialités. A l’époque, il n’y avait qu’un poste de documentaliste.
Evolutions du dispositif :
Nous constatons que beaucoup de nos élèves n’ont pas l’occasion, en dehors de l’école, de mettre à l’épreuve leurs habiletés documentaires. Les acquis de 5è se perdent faute d’un réinvestissement systématique ; mais surtout les savoirs et compétences en ID se complexifiant au gré des recherches et des documents à traiter, il faut les reconvoquer dans des situations de difficultés croissantes. Cela paraît une évidence qui pourtant semble échapper à ceux qui pensent qu’une formation ponctuelle et instrumentale suffit et qui s’étonnent ensuite quand des travaux personnels même encadrés donnent des résultats décevants.
Afin d’assurer un suivi et une progression des apprentissages, le collège décide donc d’inscrire la RD en 5è, 4è et 3è à raison d’un trimestre par niveau, dans les mêmes conditions de fréquence et d’encadrement. Du pont de vue des contenus, la nécessité se fait sentir pour la professeure documentaliste d’identifier ce qui est acquis ou non, ce qu’il faut approfondir, ce qu’il faudra expliquer plus tard.
D’où :
- la formalisation, dans le projet d’établissement (faute de programme), des contenus d’apprentissages liés aux objectifs pédagogiques du CDI,
- une évaluation en ID.
Au collège, en plus de l’évaluation formative, le travail effectué en atelier de RD reçoit une double note, en ID et en HG. Les professeures documentalistes (nous sommes maintenant deux, ce qui rend possible ce lourd travail) fixent des critères d’évaluation en fonction du type d’activité et du niveau :
Ex. Pour une recherche d’informations sur un sujet en 5è, on évalue les mots clés et les descripteurs Motbis avec ou sans équation de recherche, la diversité des documents utilisés, la connaissance de la nature des documents, le relevé des références nécessaires pour les retrouver, la rédaction d’une bibliographie aux normes. En 3è, on évaluera en plus, le tri des documents sur fichier, puis leur choix en fonction de leur pertinence par rapport au sujet, à leur lisibilité, au type de production visée, la prise de notes. En 5è, ces savoir-faire sont expérimentés, évalués de façon formative mais ne donnent pas lieu à une évaluation sommative.
Selon le travail et le temps disponible, on peut bien sûr faire des évaluations intermédiaires, prévoir des critères sur la forme de la production...
Ce qui est important, c’est de reconnaître que ces savoir-faire et les savoirs qui les sous-tendent sont à enseigner et qu’il nous faut du temps avec les élèves, d’autant plus de temps que cet enseignement passe par l’expérimentation quasi-systématique, et qu’il s’agit de mener à bien en même temps le travail disciplinaire et les apprentissages documentaires.
Un trimestre au CDI était donc trop court ce qui nous a menées (les professeures documentalistes) à proposer la dernière modification du dispositif :
-un cursus d’un semestre au lieu d’un trimestre, pour les ateliers de RD, ce qui représente 7 ou 8 heures par élève compte tenu des heures inévitablement perdues ;
-pour deux niveaux seulement : 5è et 3è car il nous faut du temps disponible et de la place pour le suivi du travail personnel inhérent aux recherches des ateliers et des autres professeurs (sans parler bien sûr des tâches de gestion et d’information) ;
-en 4è est programmée une séance par demi classe pour lancer une recherche sur l’orientation avec les Copsy, ce qui fait le lien entre la 5è et la 3è ;
-les 6è continuent à venir toute l’année principalement autour de la lecture avec des évaluations formatives et/ou sommatives, toujours en situation réelle de lecture, des outils de la compréhension (lexique et syntaxe, images mentales, concentration, mémoire, effort), des différentes stratégies de lecture utilisées (repérage, survol, approfondie, de consignes). En ID, on apprend ce qu’est un livre, comment il naît, on aborde également les connaissances en ID dont ils ont besoin rapidement : notions de document, d’information et de support d’informations, on expérimente les systèmes documentaires et d’information (fichier informatisé, notion de référence, classifications, outils internes aux documents) ; plusieurs exercices sont évalués.
Bilan et perspectives : Ce qui est positif :
-le suivi et une progression des apprentissages rendus possibles par l’institutionnalisation d’un cursus pour toutes les classes ;
-la perception et la prise au sérieux, par les élèves, des compétences à acquérir ;
-la possibilité d’aide individualisée (2 professeurs pour 12 élèves) ;
-la construction d’une véritable autonomie ;
-la reconnaissance de l’ID comme indispensable à la formation des élèves, du CDI comme lieu de formation et du professeur documentaliste comme enseignant à part entière ;
-le travail en équipe du point de vue du croisement des pratiques et des savoirs.
Les difficultés :
du point de vue des contenus :
l’enseignement de l’ID pose des problèmes concernant :
le caractère protéiforme des contenus selon leur application.
le niveau d’approfondissement des savoirs à enseigner, certes comme dans toutes les disciplines, mais d’une manière plus aiguë en ID, sachant que, comme l’explique Eirick Prairat, " ce qui est visé, n’est pas la mémorisation des savoirs informatifs sous-jacents, mais l’acquisition et la gestion harmonieuse des faire " [1]. Il n’est pas toujours évident de savoir où doit s’arrêter l’explication théorique.
la cohérence et la progressivité du curriculum : comment l’organiser ? Si l’on fait le choix, me semble-t-il bon, d’enseigner en situation réelle de recherche, sachant que plusieurs savoirs entrent en jeu, et à des niveaux différents, sur lesquels faire porter la formation à un moment donné ?
l’évaluation : si l’objectif pédagogique est bien identifié et les critères fixés, elle ne pose pas de problème de fond ; par contre elle demande du temps dont les professeurs documentalistes manquent compte tenu de leur service, ce qui fait qu’elle est souvent inexistante ce qui est préjudiciable pour la suite des apprentissages.
du point de vue des situations d’apprentissage :
-l’option d’ancrer la formation à l’ID dans des travaux réels de recherche prescrits par d’autres professeurs voire choisis par les élèves (TPE, parfois IDD), pose le problème de la concertation, sans laquelle le professeur documentaliste se retrouve en situation de prestation de service et ne peut mettre en œuvre son enseignement.
-certaines recherches sont pauvres en potentialités documentaires et informationnelles.
-le dispositif du collège n’implique qu’une autre discipline en ateliers de RD, l’histoire, ce qui est plus commode du point de vue de la dotation horaire, les professeurs étant nombreux, et les élèves transfèrent assez bien leurs acquis à l’occasion d’autres recherches. Mais ce serait intéressant de varier les disciplines ou de profiter de travaux interdisciplinaires, à condition, bien sûr, que les apprentissages en ID puissent s’y effectuer, et que l’évaluation les prennent en compte. Là encore, pas de prestation de service.
L’autre option, celle des cours séparés, héritière de la méthodologie et de l’initiation et qui aurait l’avantage de ne nous faire dépendre de personne, ce qui faciliterait l’élaboration d’un programme, pose la question du sens de l’ID à l’école, de l’efficacité pédagogique d’un tel programme, sa capacité à induire la construction de savoir-faire transférables, à recréer sous forme d’activités, toute la complexité des pratiques d’ID. En attendant, l’intérêt des élèves pour l’ID est l’usage qu’ils en font, les besoins qu’ils en ont, pour des recherches bien réelles. On a donc l’obligation d’investir ce terrain avec eux, maintenant. Cette option nous prive de l’enseignement en binôme très révélateur pour les élèves, de l’apport de l’ID dans leurs apprentissages disciplinaires.
Par contre, la maîtrise des apprentissages ne doit pas nous échapper comme le veulent certains. Les professeurs des autres disciplines utilisent l’ID comme outil, ils ne peuvent en assurer en même temps la cohérence des contenus.
du point de vue institutionnel :
-quand des heures spécifiques ne sont pas instaurées (ce qui est le plus courant rien n’étant prévu dans les grilles horaires), les autres professeurs rechignent souvent à sacrifier leurs heures de cours qu’ils trouvent déjà insuffisantes pour de la recherche documentaire. Il faut alors être clair : aucun enseignement ne peut se mettre en place, car on ne peut qualifier d’enseignement des séances dispersées dans la scolarité, dont ne bénéficient pas tous les élèves et qui n’ont aucun suivi, donc aucune cohérence, aucune progressivité. La voie du projet d’établissement, comme dans mon collège, n’est pas la bonne, car il suffit que la dotation horaire change, que ces heures disparaissent ou soient utilisées ailleurs (IDD par exemple) pour que tout soit remis en cause et que cette formation devienne aléatoire.
- si elles le sont, cela suppose un nombre de professeurs documentalistes calculé en fonction du nombre de classes (intégré à la dotation horaire de l’établissement ?). Le dispositif du collège fonctionne bien car nous sommes deux.
Cela suppose aussi que les heures d’enseignement des professeurs documentalistes soient considérées comme telles : incluant temps de préparation et d’évaluation, rémunération identique...
Enfin, il faut réfléchir aux missions ; les tâches d’enseignement (si l’on tient au développement de l’enseignement de l’ID) sont très prenantes en temps mais aussi en disponibilité d’esprit ; les tâches de gestion également ; quant aux travaux techniques, ils sont de tous les instants. On ne pourra pas continuer à affirmer la priorité de notre rôle pédagogique si l’on continue à tout faire. C’est suicidaire, d’autant que l’institution nous refuse ce rôle, de plus en plus violemment, et qu’on ne peut compter sur l’appui des autres collègues enseignants qui pour beaucoup, faute de structures adéquates et de formation, n’ont que des pratiques ponctuelles avec les professeurs documentalistes.
Pour conclure
Ce qui existe aujourd’hui est un point d’appui mais ne se généralisera pas dans le contexte actuel de pénurie d’enseignants.
Les nouveaux dispositifs qui ont démontré que l’autonomie attendue était un leurre sans formation à l’information, paradoxalement, ne constituent pas un support fiable pour l’enseignement de l’ID tant leur mise en œuvre matérielle est chaotique (problèmes d’horaires, de place, de concertation).
Ce qu’il faudrait, c’est la publication par le ministère, non pas d’une circulaire de missions, mais des instructions officielles sur les contenus en ID à enseigner, et l’inscription dans les horaires des élèves d’un quota horaire obligatoire d’ID à placer dans une discipline au choix, ou dans un dispositif et ce, de la 6è à la 3è.
C’est la seule façon, mais y parviendrons-nous ?, de faire sortir notre discipline de la clandestinité.
[1] " Qu’est-ce qu’une discipline scolaire ", in Educations, n°7, 1996, cité par Elsie Bohr dans Inter-CDI, n°150, 1997.