SNES - FSU

La crise du travail enseignant

Crise du travail dans l’enseignement et réponse syndicale

15 novembre 2011

 

- La crise du travail, la souffrance au travail
- Les effets des réformes
- Les dérives managériales et leurs effets sur les personnels
- Quelle action syndicale ? Comment parler du travail ?

Une crise du travail

  • Celle ci touche tous les secteurs d’activités

La conjoncture est exceptionnelle. La question du travail devient un problème récurrent, présent dans les medias. Ainsi les suicides au travail chez France Télécom. Mais ces suicides sont la partie émergée de l’iceberg. (Il n’y a pas de statistiques sur le suicide au travail : 500 à 1000 ?). Il faut y ajouter notamment, les épidémies de TMS (troubles musculo-squelettiques). N’entre-t-on pas aujourd’hui dans un basculement de l’organisation du travail ? Cela fait trente ans que des équipes de chercheurs en psychologie du travail, en ergonomie, se battent pour rapporter les questions de santé mentale ou de pathologies physiologiques aux questions d’organisation du travail.

La courbe des accidents du travail est en baisse mais la courbe des accidents mortels du travail est en hausse. Les accidents sont donc moins nombreux mais davantage mortels. Les clignotants sont au rouge en matière de santé au travail. Entre 4 et 5 % du PIB partent en fumée pour des problèmes de santé au travail : accidents, arrêts de travail… Cela représente un coût très important, tant pour les entreprises que pour l’État. C’est pourquoi depuis 5 ou 6 ans cette question est agitée par les stratèges d’entreprises, préoccupés par le coût assurantiel. L’État s’en est mêlé en faisant pression sur les grandes entreprises qui se trouvent prises dans des injonctions contradictoires : d’une part développer la compétitivité, mais d’autre part, assurer la responsabilité du coût social du travail

Christophe Dejours parle d’un fanatisme gestionnaire qui ne veut rien savoir du « travailler » proprement dit, les dirigeants ne savent proposer que des méthodes supplémentaires de contrôle qui portent le nom de « critères de qualité » et « d’évaluation des performances ». Déni du travail concret, les gestionnaires s’en tiennent à fixer des objectifs toujours plus péremptoires, à miser sur la concurrence entre les travailleurs, pour pouvoir se délester des responsabilités en terme de moyens et exiger toujours plus de retours sur le travail des salariés.

Parmi les outils de gestion, le plus délétère de tous pour la santé mentale, dit-il, est l’évaluation individualisée des performances. Management par la menace, qui monte les travailleurs les uns contre les autres, destructurant les solidarités et le vivre ensemble. « La solitude et la désolation se sont abattues sur le monde du travail. Avec une détérioration tellement profonde des relations de travail que certains se suicident sur leur lieu de travail  ».

Souffrance au travail, travail en souffrance : nos métiers ne sont pas épargnés

On observe bel et bien un accroissement ou un changement de nature du malaise des enseignants depuis quelques années. Quelles sont les spécificités de ce malaise par rapport à celui d’autres professions ?

Toutes les études vont dans le même sens : on constate un accroissement du malaise au travail, et un changement de nature de ce malaise.

Les enquêtes menées par la Depp sur enseigner au collège et au lycée (rapport publié automne dernier) fait état d’un malaise au travail reconnu par 97% des interrogés, et 67% se disent directement concernés. Les volontés de quitter l’enseignement sont importantes aussi.

Enquête du SNES en 2007 fait le même constat : épuisement, fatigue, usure, démotivations...

idem avec l’enquête de la MGEN (enquête menée en 2006 auprès de jeunes enseignants)

Les travaux de recherches plus qualitatifs : F Lantheaume et C Hélou La souffrance au travail des enseignants (PUF, 2009), met l’accent sur l’usure morale et l’épuisement des personnels, résultat d’une intensification du travail.

Enquête d’une ergonome, D Cau Bareille sur les fins de carrière chez les enseignants : constat très dur sur l’état d’usure des personnels qui n’ont plus les ressources pr faire face aux difficultés du métier Crise d’effectuation du travail (recherches en clinique de l’activité dirigé par Y Clot, CNAM)

Les spécificités du mal être enseignant

Elles sont celles des métiers de services à la personne : une difficulté à construire des relations qui tiennent... la souffrance vient du sentiment d’inutilité (ne pas faire progresser l’élève), montée de la société critique qui n’épargne pas l’école : parents, élèves, etc. Crise de réalisation du travail : ne pas réussir à intéresser les élèves, et surtout à les faire progresser, (or, haute idée de l’élève et du métier)

Se traduit par le « burn out » :

Épuisement professionnel et émotionnel, dépersonnalisation et désuhamanisation de l’autre (l’élève en l’occurrence), le désengagement voire le cynisme, l’insatisfaction ds l’accomplissement personnel au travail, le fait d’être « empêcher de faire du bon travail ».

Les enquêtes montrent les prob de santé qui en découlent : prob de sommeil, épuisement physique et nerveux, prob de voix, etc...

Spécificités aussi : la porosité entre vie professionnelle et vie privée, domestique car le travail enseignant relève en partie d’un travail personnel réalisé hors lieu de travail.

Les causes :

- des conditions de travail qui se sont durcies (prob liés à la massification, défis de la démocratisation repose sur la mobilisation des personnels avant tout)

- la gestion de la discipline, la difficulté à mobiliser les élèves sur les savoirs alors que les exigences de résultats sont plus fortes, que les effectifs par classe sont aussi lourds (comment faire progresser 35 élèves par classe alors qu’il n’y a pas de moyens ni de dispositifs de remédiation à la difficulté...)

- La montée de la société critique (Boltanski) : l’école, comme les autres institutions, n’est plus sacrée, mais soumise à la critique : il est épuisant pour les enseignants de devoir se justifier en permanence (en matière de discipline, d’apprentissage) : cela explique en partie ce sentiment d’absence de reconnaissance professionnelle que les enseignants avancent comme première cause de la souffrance au travail.

- Écart grandissant entre la forme scolaire (pas le lieu de la permissivité, mais lieu d’autorité, d’une demande d’efforts, etc) et ce qui se passe ailleurs. Les relations parents-enfants très différentes des relations profs/élèves ! L’école est encore un lieu où « ça résiste ».

- La multiplication, l’empilement des tâches mal coordonnées, avec des prescriptions parfois contradictoires : orientation, aide et soutien, accueil, socialisation, nouvelles formes d’évaluation : bcp d’activités ont lieu hors la classe, elles ne sont pas aussi stabilisées que celle d’apprentissage en classe, elles brouillent les repères, dessaisissent les profs de leur expertises sur le métier : Tous les enseignants en entretien racontent qu’ils sont « débordés » : à prendre à plusieurs niveaux : au sens commun certes, mais aussi « débordés » car les « bords » du métier ne sont plus définis.

L’impuissance à bien faire son travail

- « le travail empêché » (cf clinique de l’activité d’Y Clot) : c’est le sentiment croissant qu’on ne peut pas faire du bon travail : à cause de l’écart grandissant entre le prescrit (les programmes, les progressions à faire réaliser) et le travail réel. Cet écart génère de la souffrance, du mal être. Quand on ne peut plus faire du bon travail, le problème de la reconnaissance sociale de son activité est posée (cf enquête DEPP) et la fierté du travail est remise en cause. Crise de réalisation du travail : les dilemmes du métier se sont alourdis, multipliés. Et lorsqu’on transgresse seul, dans son coin les prescriptions, c’est très dur à vivre (culpabilité..). les transgressions se payent cher en terme de santé au travail.

- Aujourd’hui, les profs ont l’impression que le métier leur échappe. Du fait aussi d’une pression aux résultats (cf nouvelles formes d’évaluation recherchées) et d’une prescription plus forte et polymorphe, avec une certaine dé-responsabilisation en raison de réformes qui supposent que le travail enseignant se réduit à appliquer et à reproduire des bonnes pratiques (propos du directeur de l’encadrement). Or, ça ne marche pas !

- En résumé : une organisation du travail qui n’est pas facilitante voire même qui empêche de faire du bon travail d’autant plus que l’enseignant est isolé.

La question des violences et incivilités

- Evidemment, même si les violences physiques sont minoritaires, ils sont sources d’aggravation.

Les violences verbales sont plus diffuses et plus fréquentes et sont sources de stress, d’usure, participent de l’épuisement nerveux et physique.

Dans les étab difficiles : les enseignants sont plus nombreux à parler de fatigue sur toute l’année.

En même temps, dans les ZEP, les collectifs de travail permettent de tenir le coup. Le soutien de l’institution, le travail en équipe quand il est facilité par l’institution permet que la difficulté ne tourne pas en souffrance. L’enquête menée par F. Lantheaume et C. Hélou montre cependant que ce n’est pas ds ce type d’établissement que les profs sont le plus « en souffrance ». Paradoxalement, plus ds des établissements plus tranquilles : plus grand isolement du corps enseignant, situation de fragilité parfois par rapport aux parents d’élèves à qui il faut rendre des comptes.

De façon générale : les coups de projecteurs médiatiques sur la violence à l’école occulte toute la question des violences symboliques qui sont l’ordinaire de la profession.

« Le maintien coûte que coûte de la qualité du travail use les énergies. Et les professeurs, loin d’être aujourd’hui à l’abri de leur fonction, sont désormais parmi les salariés les plus atteints dans leur santé (1) ».

Les réformes en cours et leurs effets

Les injonctions adressées aux enseignants s’accumulent au point que les ordres démultipliés provoquent du désordre dans le travail.

Non pas que chacun, aux différents échelons hiérarchiques et territoriaux, n’agissent pas avec les meilleurs intentions, mais le bout de chaîne reçoit lui l’ensemble des prescriptions plus celle de se "débrouiller" sous couvert d’autonomie et de responsabilité. Mais la mise en actes de ces deux exigences est entravée par le garrot d’un prescrit à la fois proliférant et plein de vides. Ainsi, en début d’année il est rappelé aux professeurs les résultats attendus aux examens et pour les passages d’un degré à l’autre, mais aussi qu’ils doivent s’occuper de chaque élève(individualisation, personnalisation obligent), et tant d’autres choses encore…

Le défi, vécu comme individuel, est d’autant plus difficile à relever que le métier paraît affaibli et peinant à produire collectivement de nouvelles ressources pour bien travailler en prenant appui sur l’intelligence au travail de chacun. La pression est d’autant plus forte que l’agenda politique (au plan international, national, local) ne correspond pas à la durée nécessaire pour débattre du travail, le faire évoluer tout en agissant et en prenant appui sur les solutions pragmatiques quotidiennes qui ont collectivement été jugées comme "faisant leurs preuves". Des questions comme : comment produire des résultats en termes de performances globales de groupes d’élèves et s’occuper de chacun, particulièrement de ceux les plus en échec ? Comment mettre en œuvre de nouvelles logiques curriculaires (socle commun, histoire des arts, nouveaux enseignements ds la réforme du lycée), de nouveaux dispositifs (aide personnalisée, accompagnement éducatif, ECLAIR, pour cette année, mais tant d’autres à peine mis en place encore) ? renvoient à un empilement de « nouveautés »qui ont un impact lourd sur le travail et qui ne peuvent être tranchées de façon ni simple ni rapide, et encore moins par tout le monde au même rythme !

Il est faux de dire que les profs sont crispés sur des pratiques anciennes, qui ne veulent pas évoluer, mais le modèle de changement des pratiques des enseignants, stimulé par les évolutions politiques autant que sociétales, est celui du changement dans la continuité, par essai-erreur, par régulations successives ; il a sa propre temporalité. Or le changement impulsé par le politique a deux caractéristiques au moins : l’attente d’une bascule rapide d’un état d’avant la réforme à un état après la réforme, mesurable à partir d’indicateurs internationaux ou nationaux, d’une part ; le choix de modèles de changement et de projets éducatifs depuis l’extérieur du groupe professionnel chargé de les mettre en œuvre au prétexte qu’il serait trop "résistant au changement", d’autre part. Ces deux caractéristiques s’avèrent sources d’échec pour les réformes et pour les enseignants.

Elles partent de l’idée – fausse comme on le sait – que travailler c’est "appliquer". Aussi une réforme (bonne par essence ?) devrait-elle être "appliquée" et rapidement qui plus est : il faut des résultats… Mais elles sont aussi fondées sur la conviction que les enseignants eux-mêmes ne pourraient avoir une expertise pertinente sur l’évolution de leur travail et de leur métier, qui pourrait nourrir la conception même de la réforme (de même que les parents ont à prendre part au débat). L’avantage de la conception actuellement à l’œuvre est d’aller vite (agenda technico-politique) mais en se privant de l’apport des professionnels, qui rapprocherait le prescrit du réel du travail, les réformes sont infaisables. Le débat, la formation ne peuvent être remplacés par la diffusion de quelques "bonnes pratiques" clé en main, qui se révèlent la plupart du temps inadaptées aux différents contextes de travail.

Les dérives managériales :

L’évaluation comme système de contrôle.
La dérive managériale, les évolutions en cours, notamment concernant l’évaluation des personnels, risque d’aggraver la situation en individualisant les carrières et en brandissant une reconnaissance du « mérite ». L’idée d’être évalué « au plus près » c’est-à-dire par le chef d’établissement, « qui connaît mieux que quiconque l’implication, le travail de l’enseignant » risque d’avoir des effets délétères sur les personnels. Ce n’est plus l’acte pédagogique en lui-même qui sera déterminant, mais les autres tâches… D’autant plus que le chef d’établissement lui-même est évalué aux résultats attendus de son établissement (objet de sa lettre de mission), que ses primes et sa carrière vont en dépendre. Tandis que l’imposition grandissante d’indicateurs déconnectés du travail peut produire des dérives ou des tricheries pour obtenir des résultats conformes à ceux attendus.

En quoi cela interpelle-t-il l’action syndicale ?

Mais parallèlement, nous sommes peut être à cours d’idée pour produire des contre-propositions aux logiques managériales. Cela exige aussi des enseignants un débat collectif sur ce que bien travailler veut dire pour eux au jour d’aujourd’hui, dans une perspective de démocratisation de l’enseignement et d’amélioration qualitative. Faire entendre la voix de ceux du bout de chaîne, du métier, non pas dans le registre de la plainte mais par l’affirmation de leur connaissance intime de ce que signifie enseigner, est une piste pour améliorer une reconnaissance du travail qui ne serait pas dévoyée du côté du favoritisme, même rebaptisé "mérite", ou prise dans la seule contrainte d’indicateurs forgés de façon lointaine.

Or, il y a un enjeu décisif aujourd’hui à ce que ce soit le milieu lui-même qui puisse définir, collectivement, les critères de qualité du travail. Cela nécessite, au niveau syndical, de s’interroger concrètement sur les dispositifs à mettre en œuvre, pour que puisse avoir lieu le débat nécessaire, pour aider les professionnels à se ressaisir de leur travail et en disputer les contenus et l’organisation aux décideurs. Car dans le même temps, la formation initiale est sacrifiée, et l’enseignant croule sous les prescriptions qui se démultiplient, sous l’injonction d’appliquer quelques bonnes pratiques, sur fond de diversification et d’empilement des tâches.

Le rapport de forces est d’autant plus fort quand on fait autorité dans son travail. Le syndicalisme est vivant s’il est enraciné sur des professionnels qui font autorité dans leur travail.

Lorsque les problèmes ne sont pas travaillés, ils inhibent l’action. S’il y a un doute sur la qualité du travail qu’on fait, on n’a plus la force d’avoir une action revendicative. Le collectif ne vit que si les gens sont fiers de ce qu’ils font. Sinon c’est le doute sur soi-même qui s’installe… et cela ne permet guère les solidarités et les luttes !

Le risque d’entrer par la notion de « souffrance au travail » : c’est que l’institution réponde par une psychologisation du problème (le coussin compassionnel comme dit Yves Clot) : si les gens sont mal ds leur travail, on va les aider sur le plan psychologique, pour qu’ils trouvent de quoi tenir… Cela ne remet pas en cause l’organisation du travail (ce qui se fait d’ailleurs ds les entreprises privées où il y a eu des problèmes graves) Problème de certains CHSCT : partent des conditions de travail

Quel outil syndical peut on se donner pour s’emparer de la question du travail, du métier ?

Les pistes qui sont en chantier :

- L’apport des travaux de recherches est important dans ce domaine : œuvre du chantier travail de l’institut de recherche de la FSU qui irrigue la réflexion syndicale grâce aux interventions de chercheurs dans ces séminaires et dans des stages nationaux ou académiques

- La deuxième phase du partenariat SNES/CNAM : comment un dispositif qui a fait ses preuves à l’échelle d’un petit groupe de personnes qui a travaillé avec des chercheurs du CNAM (clinique de l’activité, psychologie du travail) peut il être mis au service d’un plus grand nombre, être pensé comme un outil syndical pour que les gens puissent débattre du réel de leur travail, afin de développer leur activité, et de reprendre la main, le pouvoir d’agir sur le métier ? Cette phase est en chantier, avec un dispositif qui passe par des ateliers concrets (stages académiques et stage national de 2 jours en février avec des militants des S3) dans lequel s’engagent les collègues présents…

(1) Yves CLOT, Le travail à cœur, la Découverte 2010, page 60

 
 

Travailler plus longtemps … pour exercer un métier de plus en plus difficile, ou comment se traduit « l’usure au travail » des enseignants

La crise ou mutation du métier ? (Article Dossier US octobre 2011)

Intervention colloque Collège mardi 5 avril 2011 : souffrance au travail ou métier en souffrance ?

La mise à l’épreuve du travail

Réforme du lycée : La logique des intérêts contre les valeurs du métier

Comment affronter l’actuelle crise du travail enseignant ?
Jean-Luc Roger, CRTD-Cnam Paris, Équipe de clinique de l’activité

La souffrance au travail : dépasser le constat compassionnel, un enjeu syndical