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« Existe-t-il une culture adolescente ? »

19 janvier 2003

 

- 1. définir l’adolescence :

la culture adolescente soit n’existe pas dans la recherche, soit est renvoyée à la culture banlieue, en privilégiant du coup certaines pratiques culturelles (rap…) qui ne sont pas la pratique majoritaire des jeunes (on oublie par exemple l’importance de l’écoute de la radio chez eux). Mais la définition elle-même de l’adolescence pose problème. Un accord se fait sur la séparation entre l’enfance et l’adolescence, même si au niveau international on parle d’enfant jusqu’à 18 ans. La culture enfantine dure jusqu’à 8-9 ans. au-delà, à partir de 10-11 ans on est dans la préadolescence ( consommation privilégiant les vêtements, audiovisuels spécifiques). Cette précocité est le fait en particulier des enfants de classes moyennes intégrées, pour qui elle est un signe de distinction (Bruno se situe dans le courant de Bourdieu) et un atout scolaire. L’adolescence proprement dite commence physiologiquement vers 12-13 ans. Les problèmes de définition portent surtout sur le moment de la sortie de l’adolescence, et les subdivisions, la distinction (ou non) d’avec ce qu’on appelle les jeunes. Collégiens et lycéens restent fortement dépendants de la famille et de l’école, même si, au niveau de leur sociabilité, les adolescents deviennent autonomes par rapport à leur famille. Les ruptures éventuelles et violentes avec le milieu familial étant plutôt lié à l’influence de la scolarisation (parents n’ayant pas fait d’études et apparaissant comme barbares et moins compétents par rapport à des jeunes qui ont intégré quand même des choses de leur scolarisation). Certains distinguent post-adolescence, après le lycée, (dépendance économique, mais indépendance résidentielle) et jeunesse (indépendance résidentielle et économique, mais pas encore de stabilisation dans l’emploi et la famille), d’autres regroupent les 12-25 ans dans un même ensemble.

- 2. une culture adolescente :

elle se définit moins par sa spécificité (cad des pratiques qui n’appartiendraient qu’à l’adolescence) que par son uniformisation relative des pratiques, quel que soit le milieu social, uniformisation due à la prolongation de la scolarité, qui réduit les inégalités face à la culture, à la fois par le haut (rejet de pratiques telles que l’opéra, y compris dans des milieux aisés) et par le bas (élévation du niveau moyen de consommation culturelle). Les principaux loisirs reposent sur la consommation de produits audiovisuels au sein de la cellule familiale. Mais il y a frustration à cause de l’écart entre l’importance de leur temps libre, et les difficultés d’accès (financières, géographiques) aux pratiques les plus valorisées.

Mais au-delà de cette uniformisation, il y a quand même des distinctions (tranches d’âge, distinctions sociales : 11% ont un rapport à la culture d’éclectisme, 11% un rapport de rébellion, et adoptent un modèle culturel de sorties, ce sont des ados de milieux favorisés de grandes villes. 20% ont une culture conformiste proche des stéréotypes que l’on applique aux adolescents (ciné, jeux vidéo, discothèques, cinéma). Les 60 % restants sont dans des rapports d’éloignement et de frustration (milieux populaires, habitants des petites agglomérations et des zones rurales).

Les débats entre sociologues : les différences culturelles et de valeurs d’avec la culture des adultes actuels sont-elles liées au cycle d’âge (donc, quand ils seront adultes, ils changeront de comportements et de valeurs) ou à un effet génération (ces changements les accompagneront toute leur vie). Il semble qu’il y ait une uniformisation, quelle que soit leur origine ou leur diplôme sur le libéralisme des mœurs : chacun doit choisir son mode de vie en refusant les contraintes religieuses, familiales etc. par contre, il y a un clivage très fort selon les diplômes par rapport à l’universalisme : les jeunes faiblement diplômés rejettent les valeurs universalistes, les jeunes les plus diplômés y adhérent.

- 3. consommation culturelle et consommation cultivée :

la consommation est une modalité privilégiée d’affirmation adolescente, puisque déclinent rituels et structures qui délimitaient l’adolescence (par ex le bizutage...). Les entreprises qui se spécialisent dans la consommation adolescente sont plutôt des entreprises moyennes (vêtements, médias). La consommation par marques, qui remplace la consommation par personnages caractéristique de l’enfance, n’est pas incitatrice à une consommation effrénée, mais fait porter la décision d’achat déjà prise sur une marque bien précise. Les adolescents ne les surinvestissent pas affectivement, c’est justement pour cela qu’ils se permettent de céder à la publicité, parce que ce n’est pas vital, alors qu’ils sont beaucoup plus critiques sur ce qui les touche en profondeur. Les entreprises vendent de moins en moins de rêves aux adolescents, de plus en plus de culture et de sens de la distinction, qui se caractérisent en particulier par le détournement des référents culturels - ce qui veut dire que les ados se sont incorporés ces référents culturels, pour qu’ils en perçoivent le détournement, la scolarisation a donc bien servi à quelque chose- et par la plus-value culturelle, qui valorise le patrimoine. (là aussi, effet de l’imprégnation scolaire). Le livre donne pas mal d’exemples des stratégies marketings pour récupérer la clientèle des ados.

Le poids croissant du marché est contrebalancé par l’élévation des compétences, en particulier critiques, des jeunes consommateurs. "la culture adolescente possède une réelle dimension consumériste, et ce d’autant que la consommation adolescente possède une réelle dimension culturelle. La porosité des frontières joue dans les deux sens".

- 4. diversité et complexité de la culture de masse.

"La culture juvénile de masse n’est ni une sombre menace, ni une heureuse alternative à la culture scolaire avec laquelle elle présente au contraire de fortes ressemblances. Par ailleurs, les craintes ou grandes espérances que certains ont pu placer dans son rôle uniformisateur ou égalitaire semblent d’autant plus vaines qu’elle permet sous une apparente communauté de signes l’expression d’une large palettes de goûts et de dispositions potentiellement distinctives.

Le plus novateur du livre (et le plus rassurant pour nous, on sert bien à quelque chose !) : la production de masse est de plus en plus complexe, même si nous ne le réalisons pas, parce que nous sommes baignés dedans. Les compétences de lecture au sens large, qui permettent de donner du sens avec une économie de plus en plus grande de signes s’améliorent, mais elles nous semblent naturelles. Mais cela n’empêche pas les producteurs de produire des œuvres pauvres, ne serait-ce que parce qu’ils croient que le niveau baisse. (le même phénomène joue pour la télé : on donne des produits nuls aux spectateurs aux heures de grande audience, cela sera regardé parce que l’on regarde systématiquement à ces heures-là, mais quand on donne des choses de qualité, c’est tout autant apprécié. Cela devrait d’ailleurs nous inciter à nous méfier devant les discours "le niveau baisse", parce que les professionnels culturels le croient, et produisent des nullités).

Cette production intègre de plus en plus des valeurs esthétiques ou littéraires de la culture "lettrée" diffusée par le système scolaire. (émergence de la légitimation par l’auteur, volonté de constitution d’un corpus "classique"). Même dans les œuvres sérielles de masse, les intrigues se sont complexifiées, les théories critiques ont été incorporées, les récits naïfs se sont marginalisés. Des techniques narratives réservées longtemps à la littérature savante vont être incorporées dans la production de masse (polysémie, focalisation multiple...). Distance critique et intertextualité se développent. L’humour des œuvres pour adolescents est un humour parodique savant et distancié.

Autre conséquence de la massification et de la prolongation de la scolarisation : la structuration scolaire des univers ludiques,(jeux vidéos, par ex) avec la succession de niveaux de plus en plus complexes, des redoublements, des notes, et des inégalités de conditions fondées sur des inégalités de mérite. La notion de classification par la compétition et la réussite (et non par la naissance sociale), d’origine scolaire, envahit toute la culture pour jeunes, avec d’ailleurs son lot d’angoisses : les jeunes vivent dans un monde où toutes les épreuves sont en permanence à rejouer, à revivre, (après chaque devoir rendu, il y aura un autre devoir, où il faudra de nouveau rejouer la note) avec à chaque fois un destin social en conséquences : on survit et on passe dans la classe suivante, ou on est éliminé.

Mais cette culture de masse pour ado privilégie des modes d’expression très souples pour permettre à des publics très divers d’y pénétrer. Diversité des sens, mais aussi diversité des usages d’un même bien culturel. (par ex les jeux vidéos, dont l’usage sera différencié par la possession d’un capital économique, culturel, social ).

- 5. les médiations culturelles :

l’offre publique en direction des adolescents est faible, ce qui laisse à la culture marchande l’avantage d’apparaître comme le seul élément fédérateur de la classe d’âge. Elle s’est élargie après 1981 (politique culturelle de Lang reconnaissant des publics exclus jusque-là de la reconnaissance culturelle et sociale), mais reste encore très fragmentée, à la fois dans son offre et ses acteurs, mais aussi parce que le public adolescent est un public difficile à gérer.

- 6. les modèles de comportement proposés aux jeunes par les médias :

influence, formalisation ? au lieu de croire en la liberté de l’adolescence ou en l’influence toute puissante des productions culturelles, il faut travailler sur le système complexe d’interaction. il y a des analyses précises d’œuvres contestées, en particulier parce qu’elles inciteraient à la violence, c’est intéressant de voir ce qui choque, ce qui est toléré : il existe des transgressions dont personne ne s’émeut (celles accordées dans les sociétés traditionnelles à la jeunesse masculine, par exemple, qui seraient intolérable maintenant, où contrairement à ce qu’on pense on tolère de moins en moins d’incivilités ou violences, mais celles aussi des artistes, des dirigeants de la jeunesse dorée...). Intéressant aussi, la manière dont le livre montre comme les transgressions attribuées à la culture des banlieues (rap etc.) sont en fait très normées. Analyse ensuite des modèles proposés dans les livres pour adolescents, en particulier les livres classes moyennes, dont le héros est en général une fille bonne élève mais critique, créative, originale, sans problème d’argent, de gauche, mais acceptant sans problème la discrimination sociale à l’œuvre dans les classes. Autre analyse proposée : celles des modèles offerts par des séries d’origine américaine, avec leur système scolaire à deux vitesses, où ce qui est offert scolairement à tous n’est plus un signe de distinction, mais où sont fondamentaux la sociabilité, les compétences acquises à l’extérieur : créativité, originalité, savoir-être

Enfin, dernier intérêt du livre : l’analyse des conseils à destination des adolescents, conseils récupérés par la sphère marchande (radio, internet, presse), et une idée intéressante : les ruptures permanentes des discours et des valeurs des adultes envers les ados, avec une contradiction entre les sphères publiques (compétitives, dures) et privées (où on privilégie des comportements idéalistes, enchantés), entre les positions sexuelles et affectives etc.

la société des adultes semble donc incapable de répondre avec cohérence au questionnement des adolescents. Autre constatation : la permanence des stéréotypes, sous des formes rénovées. Troisième point intéressant : la reconnaissance très récente des expressions culturelles adolescentes risque de déboucher sur la persistance des inégalités sociales : la reconnaissance de la liberté d’expression adolescente, de leur créativité, profite actuellement en fait aux enfants des classes dominantes. S’il n’y a pas de prise en compte de ce risque, (éventuellement en aidant les milieux de classes dominés à y accéder aussi), ces valeurs positives de créativité, liberté d’expression, reconnaissance de la culture adolescente risquent d’être rejetées par les enfants des classes dominées qui adopteraient des valeurs inverses.

Note de lecture rédigée par Dominique Comelli

 
 

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