18 octobre 2010
J.P.Billot (US retraités) : Comment analyse-tu le climat social actuel ?
Frédérique Rolet : Nous nous trouvons à une sorte de tournant en matière de climat social ; après des années de désillusions, d’effritement entre les partis politiques de la gauche « gouvernement » et les classes populaires, de délitement aussi du lien entre les organisations syndicales, les associations… et le politique, les choses bougent. La dureté inégalée du gouvernement actuel, son cynisme, sa volonté d’affrontement produisent l’effet inverse de celui qu’il escomptait. Même les classes dites « moyennes » se détournent d’une politique clairement destinée à favoriser d’autres revenus que ceux du travail ; les jeunes ont compris qu’ils étaient sous la double menace du chômage et d’une retraite étriquée.
La politique honteuse de propagation de la peur et de désignation des boucs émissaires suscite gêne et malaise y compris au sein de la droite.
Dans ce contexte, les organisations syndicales ont un rôle décisif : celui de fédérer tous ces mécontentements, de construire des revendications unifiantes, de dialoguer avec les partis progressistes dans l’objectif d’alternatives fortes.
Ce qui se passe dans le mouvement syndical est inédit ; unité d’action, unité dans le refus d’un projet réactionnaire, unité durable ; alors que les organisations syndicales avaient pris du retard dans la prise en compte des mutations du salariat et de nouvelles composantes – femmes, jeunes, immigrés… - des actions comme les manifs du 2 octobre ont rassemblé largement. Il est important de maintenir le bouillonnement actuel, multiplier les débats, susciter l’espoir d’une autre société. Ce qui se passe aux niveaux européen et mondial est à regarder de près. Reste aux organisations et à l’ensemble du mouvement social à ne pas laisser passer cette opportunité, de redonner sens et lisibilité à des projets alternatifs.
JPB : La réforme des retraites et les provocations gouvernementales ont occultéles immenses difficultésde la rentrée scolaire ?
Frédérique : La décision de maintenir l’action de grève du second degré à la rentrée fut source de discussions serrées ; de nombreux militants y voyaient le double risque ou d’affaiblir le rendez-vous interprofessionnel décisif du 7 septembre ou, en cas d’investissement massif de nos professions le 7, d’être inaudibles le 6. Je faisais, à titre personnel, le pari que le 6 pouvait contribuer à la construction d’un grand mouvement social. Le résultat a prouvé que si les taux de grévistes le 6 étaient très contrastés, les collègues ont apprécié le fait de voir pointées les questions éducatives. Effectivement les dossiers les plus cités furent celui des postes, de la réforme des lycées, de la formation des maîtres mais, à travers les débats des salles de professeurs, on voit bien que c’est toute la question des métiers qui affleure : à travers les réformes imposées, les prescriptions de plus en plus nombreuses, le pouvoir donné aux hiérarchies locales, c’est le sens même de ce que nous faisons qui est remis en cause. Dans les collèges, dont on parle trop peu, les personnels se voient accablés de prescriptions diverses et variées, chargés de tâches multiples au moment même où le gouvernement abandonne ce segment de la scolarité, se refusant à une réflexion sur des contenus et pratiques non ségrégatives de nature à mieux faire réussir tous les élèves. Et que dire de l’éducation prioritaire, condamnée à la portion congrue… La question des inégalités traverse l’Education nationale au même titre que toute la société.
JPB : Rentrée difficile aussi pour la Secrétaire Générale ? Frédérique : Rentrée difficile , mais j’y ai trouvé une tonalité plutôt encourageante de la part de nos collègues ; sans doute la pérennité du mouvement interprofessionnel, le discrédit de plus en plus accablant de N. Sarkozy et son gouvernement y sont-ils pour quelque chose. Au sortir de périodes moroses, où l’absence de résultats pesait sur l’action syndicale, il me semble qu’on voit pointer l’idée qu’on peut gagner, que l’extension de la colère et de la révolte va faire bouger les choses. Alors, au-delà de la fatigue engendrée par le nombre de réunions syndicales, le stress des décisions à prendre, la rentrée professionnelle a donné lieu à des débats renouvelés.
JPB : Un message pour les retraités du SNES ?
Frédérique : Les retraités sont de plus en plus nombreux à rester syndiqués au SNES, ce dont je me réjouis ; encore reste-t-il à mieux analyser leurs attentes et leurs besoins, ancrer la conviction que, dans un temps où le gouvernement cherche à opposer actifs et retraités, jeunes et moins jeunes…, maintenir liens et solidarités est décisif. Les problématiques propres aux retraités se posent de manière diverse, du fait notamment de l’allongement de la vie.Entre ceux qui viennent de quitter leur activité professionnelle et ceux qui sont à la retraite depuis de nombreuses années, des différences existent. Tous ont leur place au SNES, à l’organisation de répondre au mieux à leur situation, mieux prendre en charge leurs revendications.
La participation des retraités aux débats, dans les instances ou ailleurs, est une richesse dont doit se nourrir le SNES ; le rôle qu’ils peuvent jouer dans la transmission du patrimoine syndical est évident mais sans les reléguer au rôle de « grands témoins ». Avoir vécu, participé à des périodes agitées de l’histoire, été acteurs de combats sans cesse renouvelés pour la justice sociale, la démocratisation du système éducatif, donne aussi sens aux problématiques actuelles et les éclaire.