15 novembre 2011
Les gros titres sur les difficultés du métier ne manquent pas. Ces dernières semaines, la question de la violence à l’école a mis sous les feux de la rampe médiatique les conditions parfois dramatiques dans lesquelles les profs exercent. Au point où la mobilisation des enseignants a bien souvent été présentée comme un ras le bol de la profession face au problème de violences, notamment dans les banlieues défavorisées.
Une analyse combien réductrice, dont le ministre s’est emparé avec l’annonce d’états généraux sur la sécurité à l’école pour résoudre le problème !
S’il ne s’agit pas de nier ces difficultés qui génèrent exaspération et profond malaise, il est urgent d’interpeller les média et l’opinion, et de permettre la réflexion de la profession, sur les difficultés plus « ordinaires », sur l’ensemble des violences symboliques qui se traduisent bel et bien par une souffrance au travail.
Bien des enquêtes récentes montrent qu’aujourd’hui tous les voyants sont au rouge (voir encadré et interview). Parmi les études menées, de nature fort diverse, on peut noter que le ministère lui-même, par l’intermédiaire de la DEPP, n’élude pas totalement le constat. L’enquête commanditée par cet organisme, qui présente entre autres objectifs affichés de « décrypter les raisons du malaise ressenti par une partie des enseignants » aborde, à propos des conditions de travail, les principales difficultés de métier et le malaise enseignant. Une réalité qui concerne personnellement 67% des enseignants interrogés, qui est liée à l’absence de reconnaissance professionnelle en premier lieu, mais aussi aux conditions de travail. Autre signe révélateur : 27% déclarent vouloir cesser d’enseigner, tout particulièrement les enseignants en milieu de carrière.
Toutefois, si tout le monde s’accorde peu ou prou sur le constat, les interprétations et les perspectives de réponse épousent des trajectoires assez divergentes.
En effet, on voit apparaître dans d’autres secteurs d’activité (et notamment les entreprises récemment privatisées), une réponse très compassionnelle qui ne remet guère en cause l’organisation du travail, ses conditions d’exercice, le rôle du nouveau management et de l’ « évaluationite » aigue et ses effets délétères sur les personnels. Cela se traduit par une définition de la santé au travail qui renvoie à l’individu et à ses fragilités psychologiques, au fait qu’il ne dispose plus, à un moment donné, des ressources pour faire face à la difficulté du travail. Il suffirait alors d’un numéro vert pour profs en détresse ou bien d’une assistance personnalisée pour gérer les risques psycho-sociaux...
Comment reprendre la main sur les termes du débat (et notamment sortir de la plainte), alors que les perspectives à court terme (re-prescription du travail avec les « bonnes pratiques », évaluation au mérite, etc) sont inquiétantes pour la profession ?
Le travail de recherche mené par l’équipe de psychologie de l’activité du CNAM en partenariat avec le SNES depuis plusieurs années, est particulièrement riche d’analyses mais aussi de pistes d’alternatives. Cette recherche a fait l’objet d’un rapport remis au SNES « le travail sur le travail, un instrument d’action personnel et collectif pour les professionnels de l’EN ».
Il met l’accent sur la crise de réalisation du travail, qui se traduit par une déconstruction du métier, et comment les professionnels sont privés de ressources dans sa réalisation, mais loin de s’arrêter au constat (déjà très pertinent), il présente des perspectives qui permettent aux enseignants de reprendre la main sur le métier. La question du collectif du travail, est alors au centre du dispositif de recherche réalisé.
Les résultats d’un tel travail de recherche, comme ceux de l’enquête menée par C. Hélou et F. Lantheaume (1), corroborent l’idée que les défis du métier sont tels aujourd’hui que les réponses individuelles ou les bricolages institutionnels n’y suffiront pas pour les relever. La question du collectif de travail, qui ne peut se confondre avec l’exhortation vague d’un « travail en équipe » où se déploierait les bonnes pratiques impulsées par une nouvelle hiérarchie intermédiaire, doit être aujourd’hui portée comme un enjeu essentiel par la réflexion syndicale.
(1) C. HELOU, F. LANTHEAUME, La souffrance des enseignants. Pour une sociologie pragmatique du travail enseignants, PUF, 2009