18 décembre 2010
L’ampleur, la durée, l’unité d’un mouvement social impulsé par les syndicats contre un projet de classe proprement néfaste ne suffisent pas forcément à emporter une décision qui aille dans le sens des intérêts réels de la majorité de la population. Le mouvement contre la réforme des retraites en a apporté la preuve.
La bonne disposition de l’opinion publique à l’égard des manifestants, sa tolérance face à une grève qui a pu occasionner ponctuellement de réelles gênes sont les signes concordants d’une véritable prise de conscience : la politique du gouvernement n’a été fondée ni sur le souci de promouvoir l’intérêt général, ni sur une quelconque volonté de justice et d’équité. L’inéluctabilité de la réforme, telle que voulue par la droite, n’a plus été considérée comme valide au fur et à mesure que le temps a permis d’analyser, d’expliciter et de contredire toutes les arguties : l’invocation de données démographiques modérément fiables et parfaitement biaisées ; la mise en avant du déficit, en grande partie « fabriqué », au moins pour la fonction publique ; l’argument fallacieux de l’équilibre des comptes, qui serait hors de portée sans modification de l’assiette des financements. Tout cela a si peu convaincu qu’une partie de l’opinion a remis en question la nécessité même d’une réforme.
Le ressenti de la souffrance réelle au travail, les mesquineries du gouvernement choisissant la prise en considération d’une invalidité personnelle, au lieu de travailler sur la pénibilité physique et psychologique des tâches, ont fait naître la certitude que ce n’est pas sur de telles bases qu’une réforme soucieuse des intérêts des salariés est envisageable, et cela a été un facteur de la mobilisation.
L’insistance même sur les effets de la crise – inattendue,1 mais imputable au fonctionnement d’un capitalisme financier dérégulé et à la cupidité de banquiers, sauvés par les finances publiques mais continuant de spéculer –, l’exemple des autres pays européens – sans préciser pour autant la réalité de l’ensemble des données pour chacun d’eux –, tout cela n’a pas suffi à gagner l’approbation de la majorité du corps social. Le gouvernement s’est donc contenté du fonctionnement fort peu démocratique des institutions et de la soumission d’un Parlement, soumis à la volonté du prince, et en ce sens très peu légitime, quoi qu’aient cru devoir en dire des responsables syndicaux qui auraient pu se dispenser d’une telle obédience. Un élu n’est légitimé que par ses œuvres dans l’intérêt général, reconnaissable en cela qu’il ne lèse pas la majorité du peuple, créateur par son travail des richesses de tous !
C’est peut-être sur ce premier point que nous n’avons pas réussi à convaincre totalement l’opinion : la retraite comme rémunération continuée du travail, autrement dit comme un droit inclus dans le statut de 1 salarié, et a fortiori de fonctionnaire, dont la création de plus-value n’est pas la mission première, à supposer même que son activité relève d’un tel champ quant à son droit à rémunération.
La question du financement des retraites est un élément du débat, mais beaucoup moins que celui de la rémunération du travail : accepter certains types de réformes du financement des retraites, c’est, de fait, accepter que les salariés paient leur retraite, autrement dit c’est la négation du droit à la retraite.
La deuxième faiblesse du corpus revendicatif de l’intersyndicale, c’est le consentement béat à l’idée saugrenue d’une convergence nécessaire des régimes du public et du privé ; entre les salariés du public et ceux du privé, comme but ultime de toute réforme des retraites. L’idée d’un système par comptes notionnels ou par points, présentée comme un moyen de faciliter les choses, a été un argument repris par le gouvernement lui-même, en particulier par le secrétaire d’État à la Fonction publique, qui, pour le coup, s’est comporté en parfait liquidateur du statut des fonctionnaires ; or ni le financement, ni les missions, ni les conditions de qualification et d’emploi, ni, au final, la comptabilisation des trimestres entre le public et le privé ne sont identiques. La question réelle qui est posée par cet acharnement, monté en épingle par les médias, c’est la transformation de l’État dans des sociétés où l’approfondissement de la démocratie par le respect de la souveraineté du peuple a fait place à une idéologie « postdémocratique », néolibérale, consumériste et de « flicage » universel. Nul n’est obligé de consentir au pire.
Il est vrai que le combat alors cesse d’être syndical pour devenir politique.
JEAN-PAUL BEAUQUIER