28 janvier 2007
Missions et spécificités du corps des conseillers d’orientation-psychologues
A plusieurs reprises dans les débats autour de l’orientation et dans le rapport de l’Inspection générale est évoquée la question de « l’ouverture du corps des conseillers d’orientation-psychologues » à d’autres professionnels en activité ou en reconversion, à des étudiants n’ayant pas de formation en psychologie mais plutôt en Economie. L’argument développé selon lequel il y aurait des dimensions psychologiques dans l’orientation d’un élève mais également d’autres aspects, traduit à la fois une incompréhension des processus mis en jeu dans l’élaboration des projets à l’adolescence et une réduction regrettable des fonctions de psychologues à la psychopathologie.
Fondamentalement, les recherches en psychologie de l’orientation le montrent, l’élaboration des projets d’avenir est en lien avec la construction de l’identité ( CF Travaux de M Huteau et J Guichard mais aussi de P Tap sur la personnalisation. Personne ne met en cause la nécessité pour le psychologue ayant en charge ces questions de posséder une bonne connaissance de l’environnement professionnel, de l’évolution des métiers, de l’organisation du travail et de l’insertion ainsi que des références solides sur les repères sociologiques permettant de comprendre le rapport au savoir, aux études, le niveau d’aspiration. Mais ceci ne s’oppose pas au fait d’être psychologue. Met on en doute la qualification du psychologue du travail ? Pourquoi se passer de la qualification de personnels qui sont psychologues mais ont en plus une qualification pluridisciplinaire pour les remplacer par des personnels non formés ou moins formés ? L’avenir des élèves ne justifie t il pas cet investissement ?
Depuis l’origine de la profession, les conseillers d’orientation sont psychologues car l’objectif de leur action est bien l’aide au développement de chaque adolescent en prenant appui sur ses projets d’avenir et en l’aidant à les réaliser. C’est le lieu d’une articulation difficile entre le singulier et le social qui intègre bien évidemment les contraintes de la réalité économique, sociale, scolaire. Depuis l’origine ce métier est également porté par de fortes valeurs liées à la promotion sociale et à l’émancipation des jeunes complètement compatibles avec les principes, les méthodes et les interventions des psychologues de l’éducation et de l’orientation.
Pourquoi vouloir élargir le corps à d’autres professionnels ?
1) Les conseillers d’orientation-psychologues seraient trop peu nombreux et ne pourraient pas tout faire.
Certes les missions ont toujours été très étendues et ont encore augmenté ces dernières années sous la pression des besoins d’une prise en charge individualisée de tous les publics. Mais cet argument prend la conclusion comme prémisse. Augmentons le nombre de conseillers d’orientation-psychologues et ils seront les mieux à même de remplir leurs missions. Au lieu de cela le Ministère de l’Education nationale a divisé leur recrutement par 5 et on parle maintenant de recruter d’autres personnels. Il est paradoxal au moment où la demande de personnalisation irrigue toute la loi d’orientation sur l’Ecole que l’on décide de transférer le conseil en orientation à des non-psychologues.
2) Les enseignants ou d’autres personnels pourraient s’impliquer davantage dans l’orientation.
Le travail en complémentarité des co-psy avec les autres membres de l’équipe éducative en particulier avec les professeurs principaux peut être fructueux mais il ne peut s’agir de substitution. Si l’on reproche aux conseillers d’orientation-psychologues de méconnaître le monde professionnel il est quelque peu paradoxal de vouloir s’en remettre aux enseignants pour conseiller les jeunes sur des métiers ou des voies de formation. L’institution scolaire prend une lourde responsabilité en confiant à des personnes non formées la responsabilité du conseil, comme la circulaire du 21/12/07 le prévoit. La complémentarité n’est pas l’interchangeabilité.
Pour le SNES on ne s’improvise pas conseiller d’orientation-psychologue
· La personne non formée peut prendre les projets des jeunes au pied de la lettre au risque de les faire se fourvoyer vers des études qu’ils abandonneront par la suite (parfois très vite). Elle ne pourra faire le lien avec la contribution à la réussite et jouer de différents leviers pour remobiliser les élèves.
· Le conseil nécessite de comprendre ce qui se passe, à ce moment là, pour cet élève là. Faute de quoi un non-spécialiste risque de projeter sur l’élève, sa propre expérience personnelle, ses propres représentations, sa perception de ce qui serait bon pour lui, ses conceptions de l’orientation et de la formation sans aucun repères solides, aucune grille de lecture de la situation...
· La focalisation sur les choix limite l’appréhension des problèmes et risque de rigidifier plutôt que de contribuer à faire grandir et développer. Ainsi ne pas chercher à appréhender l’état de maturation de élèves, à susciter un élargissement de leurs intérêts, une diversification de leurs expériences sociales, ne pas prendre dans leur globalité les liens entre les 3 pôles du développement à l’adolescence (pôle scolaire, pôle psychologique et projet d’avenir) afin de créer une dynamique, risque d’enfermer dans une logique de constat et non de développement. Faute de relations entre ces 3 pôles on se trouve souvent confrontés à des projets « magiques » ou « par défaut » ou à une absence de projet.
· Une personne non formée peut également être dans l’illusion que les projets des élèves se construisent de manière linéaire et rationnelle et que l’adéquation entre profils personnels et emploi existe bel et bien. Les conseillers d’orientation -psychologues constatent combien cette perception est répandue sans reposer sur des bases solides. (Evolution très rapide des métiers, polyvalence de plus en plus grande, instabilité forte de la conjoncture, développement non prédictible des jeunes à l’adolescence) C’est bien ce qui leur permet de resituer chaque cas dans sa singularité.
Confier à des personnes non formées, à des non-psychologuess la responsabilité du conseil pose d’importants problèmes déontologiques et engage fortement la responsabilité de l’Education Nationale.
3) Les conseillers d’orientation-psychologues ne connaîtraient pas bien les métiers.
On oublie dans cette affirmation qu’ils sont les seuls à avoir une formation spécifique et qu’ils bénéficient de stages en entreprise en formation initiale et de visites dans les entreprises dans le cadre de leur formation continue. Les enseignants auront ils une meilleure connaissance du monde professionnel ? Les professionnels eux-mêmes peuvent tout à fait apporter une contribution sur leur secteur et fournir des éléments intéressants dans les échanges avec les élèves mais leur connaissance est limitée à leur branche professionnelle et ne leur donne aucune compétence pour conseiller les élèves qu’ils ne connaissent pas, sur tous les secteurs d’activité et toutes les formations. Quant aux professionnels des missions locales et des PAIO, ils sont certes compétents par rapport à certains publics et sur un bassin d’emploi spécifique mais ne cernent pas les questions telles quelles se posent pour des adolescents, à échéance de 5 ans ou plus. Il ne faut pas oublier que la question de l’orientation contrairement aux affirmations récurrentes est avant tout pour plus de 90% des élèves une question de choix de voie de formation et non d’insertion professionnelle directe. Il est donc indispensable de connaître les voies de formation au lycée et dans l’enseignement supérieur. Le champ d’intervention des conseillers d’orientation-psychologue est complexe et c’est bien pourquoi ils sont formés à Bac plus 5.
4) Il y aurait confusion des structures chargées de l’orientation et de l’insertion.
Comme nous l’avons déjà évoqué les différentes structures interviennent auprès de publics différents, pour lesquels la problématique d’orientation ne se pose pas du tout dans les mêmes termes. Les CIO s’occupent d’orientation scolaire et ont une mission éducative globale, au sein de l’éducation Nationale, remplissent un rôle d’observatoire et de ressource pour les équipes éducatives.. Ce n’est pas la position des autres structures qui sont davantage centrées sur l’information et l’insertion et s’occupent de publics qui ne sont plus en formation. Quel intérêt y aurait il à faire disparaître ces spécificités ? Certaines régions semblent attendre la publication du rapport du délégué interministériel pour mettre en place des guichets uniques. Ceci ne constitue pas selon nous une réponse pertinente par rapport aux besoins des élèves et risque même de repousser vers le secteur privé marchand des publics qui jusque là fréquentaient les CIO.
Que proposer ?
Le Snes a déjà fait diverses propositions pour répondre véritablement aux dysfonctionnements de l’orientation
· structurelles (multiplication des passerelles entre les voies de formation par exemple),
· administratives (amélioration du fonctionnement des conseils de classe, meilleure prise en compte des souhaits des élèves dans l’affectation, augmentation de l’offre de formation dans les académies)
· pédagogiques (diversification et augmentation des modalités d’aide à tous les niveaux du système, temps de concertation dans les équipes, priorité à la prévention)
· Augmentation du nombre de conseillers d’orientation-psychologues pour permettre un réel travail de suivi individuel et d’aide aux équipes dans la mise en place de la découverte professionnelle, dans l’articulation secondaire /supérieur ; collège/lycée ; primaire/collège, dans l’aide à apporter aux familles.
Le discours actuel sur l’ouverture du corps à d’autres diplômés n’est selon nous pas de nature à améliorer réellement la prise en charge des élèves. La modification du recrutement aboutirait inévitablement à la mise en extinction du corps des conseillers d’orientation-psychologues puisque les nouveaux recrutés ne seraient plus psychologues. Elle se traduirait nécessairement par une modification des missions et de la qualification des personnels Or, selon nous ce ne sont pas nos missions qui posent problèmes mais plutôt la difficulté dans laquelle nous place le MEN pour les assurer, en réduisant le nombre de recrutés. Quel serait l’intérêt de la présence d’économistes ou de professeurs en reconversion dans les CIO, comme ceci a plusieurs fois été mentionné ? Les CIO travaillent sur un district scolaire qui ne correspond pas au bassin d’emploi, beaucoup plus large ; les études de suivi de cohorte scolaire et de parcours d’insertion font l’objet de publications régionales, en lien avec les travaux du CEREQ et éclairent les conseillers d’orientation-psychologues sur le cadre économique et sur l’emploi. Dans les CIO des postes de documentalistes seraient bien plus utiles pour réaliser un vrai travail documentaire et aider les conseillers pour la conception du travail en direction des élèves. Il ne faut pas confondre ouverture du corps et enrichissement des services par l’adjonction de personnels à des endroits clés où leurs compétences pourront bénéficier aux conseillers : Dans les SAIO ce sont souvent nos collègues qui sont sollicités pour effectuer les travaux de suivis de cohorte pour tout le secondaire, les analyses de flux dans les établissements. Pourquoi ne pas faire appel à des statisticiens pour effectuer ce travail ? Pourquoi ne pas doter les SAIO de professionnels issus du Cereq et susceptible d’effectuer des enquêtes précises à la demande des Recteurs sur l’articulation formation/ emploi par exemple ?
Dans les CIO dédiés à l’enseignement supérieur qui selon nous doit s’appuyer sur les compétences de nos collègues travaillant dans les SUIO, d’autres personnels ayant des compétences en matière d’insertion sociale et professionnelle pourraient venir renforcer les équipes sans appartenir au même corps.