20 octobre 2009
Pourquoi le lycée Chatel n’est pas le lycée que nous voulons !
Le projet du ministère contient des points positifs : reconnaissance de la voie technologique et rénovation des programmes de STI/STL ; reconnaissance nécessité rénovation série L (mais le contenu de cette rénovation n’est pas assez clair pour qu’on puisse se prononcer).
Mais le document du MEN, qui contient des propositions beaucoup plus précises, pose de nombreux problèmes. Dans l’état actuel des choses, ces propositions ne peuvent pas permettre de construire le lycée que nous voulons.
En téléchargement : le document du Ministère et le texte ci-dessous.
Interview de Luc Chatel dans 20mn du 14 octobre 2009 ici.
les difficultés scolaires traitées par de l’accompagnement éducatif :
- Dispositif fourre-tout : aider ceux qui rencontrent des difficultés ; développer les capacités d’autonomie, acquérir les méthodes ; approfondir les sujets ; prise de note, prise de parole ; aide et conseils à l’orientation... le tout en 2h/semaine... sans qu’on sache dans quelles conditions.
- Dispositif ponctuel, et extérieur aux enseignements.
Apparemment, on ne traite pas les difficultés des élèves pendant les cours, mais pendant ces deux heures/semaine. On sépare donc le traitement des difficultés dans chaque discipline... de la discipline elle-même. De même, on sépare les méthodes des disciplines (de quelles méthodes parle-t-on ? Peut-on apprendre les méthodes de toutes les disciplines en deux heures « communes » par semaine ?). On retrouve la séparation entre ceux « qui ont compris » et qui pourront approfondir, et ceux qui n’ont pas compris et qui auront droit à de l’aide. Mais on voit aussi apparaître de redoutables problèmes d’organisation : ces deux heures concernent-elles chaque classe « en entier » chaque semaine ? Ou bien les élèves sont-ils répartis par « besoins ponctuels » au sein de chaque classe ? Différentes classes sont-elles regroupées par besoin ? Et qui, dans quel cadre, assure cet accompagnement ? Derrière la démagogie, on voit à quel point ce dispositif est soit impossible à mettre en œuvre, soit très dangereux pour les statuts des personnels (et l’ambiance des établissements – voir point 2).
- « Sas de remise à niveau »
ce n’est pas à la fin, après avoir souffert tout le trimestre ou toute l’année, qu’il faut commencer à « remédier » aux difficultés (et on n’élimine pas les difficultés de compréhension par un « digest » accéléré du programme sur une ou deux semaines : ce projet réduit les apprentissages à « apprendre par cœur des notions » et « intégrer des compétences simples faciles à reproduire ». Pour nous, c’est tout au long du cheminement de l’élève, en travaillant avec lui pendant des heures de cours mieux aménagées, qu’on peut résoudre ses difficultés (car c’est dans le cours, dans la confrontation à une question, que nait la difficulté de compréhension).
l’orientation
- les « sas » de réorientation sont pensés pour les élèves qui ont des difficultés (qui sont« à la peine ») : l’orientation n’est donc pas liée à un projet, à des goûts de l’élève, mais au seul constat de l’échec ou de la réussite dans une série. S’il y a échec, difficultés non surmontées, cela signifie que l’élève n’a pas sa place dans cette série et il doit se réorienter. On ne se donne pas comme objectif qu’un élève ayant des difficultés dans sa série puisse quand même y réussir. Il s’agit d’une simple gestion des flux avec un « contrôle qualité » régulier. On oriente par l’échec (on constate que tel élève n’a pas le niveau pour suivre – définitivement ?), et on peut craindre un renforcement de la hiérarchisation des séries et voies (mise en place d’une procédure explicite pour éliminer les élèves qui « n’ont pas leur place » dans telle série).
- les « sas » sont un leurre, ou reposent sur une restructuration profonde, mais implicite, des structures et des contenus. Luc Chatel évoque un sas d’une semaine à Noël, en février ou au printemps, pour se remettre à niveau dans les disciplines d’une autre série et pouvoir ainsi intégrer une autre classe. On veut faire croire qu’en une semaine, on peut rattraper un ou deux trimestres de cours ? Qui serait chargé d’assurer ces rattrapages ? Ce dispositif suppose en fait que pour beaucoup de disciplines, les programmes soient strictement les mêmes entre séries. A moins que l’on officialise une hiérarchie entre disciplines (certaines pouvant se rattraper « facilement », d’autres non ?). La formulation du document MEN sur la classe de première laisse percevoir une classe de première indifférenciée, avec des enseignements « banalisés » dans leur contenu (programmes identiques). On recréerait ainsi, en 1ère, une sorte de lycée modulaire, avec changements de modules en cours d’année (au bout d’un semestre ?). On a déjà longuement montré tous les dangers de ce type d’organisation, pour les élèves, à propos du projet Darcos. On peut enfin remarquer que la voie technologique, certes reconnue par le Président, et qui a fait ses preuves comme outil de démocratisation et de réussite, est mise en danger par une éventuelle 1ère « indifférenciée » (elle n’apparaîtrait vraiment qu’à partir de la classe de terminale).
Faire réussir les élèves, ce n’est pas les orienter en fonction de leurs difficultés, en triant au fur et à mesure ceux qui sont dignes de continuer et ceux qui doivent se réorienter, comme le propose le projet Chatel. C’est leur permettre de réussir la voie qu’ils ont choisie, d’y surmonter les difficultés qu’ils y rencontreront, et ainsi de pouvoir mieux réussir ensuite.
l’échec à la fac
qui est un réel problème, est ramené à un problème de préparation des élèves au cours de la scolarité au lycée. On retrouve le même raisonnement que dans le projet Darcos (faudra-t-il faire des sas d’orientation au collège, puis en primaire ?). L’échec à la fac est-il lié au lycée ? N’est-il pas plutôt, ou au moins autant, lié aux conditions d’accueil des étudiants à la fac ? En ne regardant que le lien lycée-fac, on occulte la responsabilité des politiques de paupérisation de l’Université dans l’échec qu’y connaissent trop d’étudiants (notamment de classes populaires). L’université n’a pas, actuellement, les moyens d’accueillir et de faire réussir tous les étudiants.
les suppressions de postes ne sont pas remises en cause
la hausse des effectifs par classe qui en résulte dégrade chaque année un peu plus les conditions de travail. L’orientation implicite de l’organisation des enseignements (« cours magistral » vs « aide ») semble bien adaptée à ces conditions de travail... et représente un retour en arrière catastrophique pour le système éducatif.
ce « nouveau lycée » contribuera à la dénaturation des contenus disciplinaires
la baisse des horaires disciplinaires est annoncée et obligera à un rabotage, et à un changement des principes des programmes. Les horaires lycéens seraient supérieur de 25% à la moyenne OCDE ; les 2h d’accompagnement seraient mises en place sans « alourdir » l’emploi du temps des élèves : cela implique la suppression de l’aide individualisée et des dédoublements (en 2nde) et des diminutions des horaires disciplinaires dans le cycle terminal ; la mise en place du livret de compétences proposé par M. Hirsh aboutirait au changement des contenus et des objectifs des enseignements ; l’accompagnement servirait entre autres à « apprendre la prise de parole »…on en déduit qu’un cours, c’est un prof qui parle, et les élèves qui écrivent et ne participent jamais...toujours plus de « cours magistral » ; on annonce le renforcement de la logique des groupes de compétence en LV. On remarque enfin un fétichisme des nouvelles technologies, comme si un outil était une solution miracle.
L’alourdissement des tâches des enseignants est claire
tutorat d’un nombre conséquent d’élèves ; formation des profs pour suivre l’orientation ; mise en place de l’orientation active dès la classe de 1ère (alourdissement des tâches des PP) ; stages pendant les vacances ; mise en place d’un « référent culture » ; nouvelles tâches (remplir le livret de compétences et le passeport orientation).
En parallèle, se dessine un recentrage du « cœur de métier » des professeurs sur une fonction de « tri sélectif »
un prof doit orienter, remplir le livret et le passeport, réorienter...Absolument rien n’apparait sur ce que c’est que « faire cours » (implicitement, c’est « parler devant des élèves qui notent »). Ainsi, la vision du métier de prof qui apparait dans ce projet se résume à parler / évaluer / orienter. Quand transmet-on nos connaissances ? Quand donne-t-on le goût de notre discipline ? Quand fait-on progresser les élèves ? En dehors du cours (le cours, c’est pour ceux qui suivent). La dégradation des conditions d’exercice du métier est donc totalement absente. En témoigne aussi la négation du problème des effectifs surchargés.
On pressent assez clairement l’élimination progressive ou rapide des autres fonctions et autres personnels
Evidemment les COPsy (voir projet précis d’externalisation de l’orientation, fétichisme de la technique et de « l’info sur les métiers ») mais aussi les CPE (le tutorat par les profs, n’est-ce pas une négation de la fonction éducative des CPE ?) ou les enseignants-documentalistes (mise en place du « référent culture »).
On voit apparaître une remise en cause rampante des statuts : retour « masqué » de la semestrialisation (voire de la trimestrialisation ?) via la mise en place des « sas ».
Il va falloir séduire les élèves pour qu’ils restent (et non pas, bien sûr, les faire réussir). Que se passe-t-il pour les collègues quand un certain nombre d’élèves change de série au cours de l’année ? On sent réapparaître la logique du module, ou du moins ses conséquences, même si le mot n’est pas prononcé : il faudra bien, en cours d’année, remettre à niveau, rattraper, et accueillir dans un groupe-classe mouvant, des élèves qui n’étaient pas là au début de l’année. La mise en place de 2 enseignements d’exploration en 2nde , avec un horaire minimum, débouche inévitablement sur deux enseignements successifs sur l’année, donc sur des enseignements disciplinaires ayant une durée inférieure à l’année, ce que nous refusons.
le projet traduit l’abandon de la logique de service public
autonomie accrue établissement (incitation à trouver des « marges de manœuvre horaires pour l’accompagnement au niveau local ») ; externalisation (puis privatisation ?) de l’orientation (via une plateforme téléphonique et internet centralisée) ; enfin, l’analyse de l’« échec » relève de la question de l’« efficience » (comparaison des résultats aux moyens, sans doute pour en déduire qu’on doit pouvoir faire « mieux avec moins » ?)
mise en place d’un lycée pour consommateurs d’école et investisseurs en capital humain.
La vision de l’élève qui transpire de ce projet est celle d’un individu « entrepreneur de lui-même », consommant de l’information sur les métiers, faisant remplir son livret de compétences et son passeport orientation dans une relation individuelle de pure consommation avec l’institution (qui valide ou pas son parcours), et étant seul responsable de son parcours et de ses résultats. Cette façon de pratiquer l’école est sans doute celle des élèves des classes supérieures. Comment peut-on penser que les élèves des classes populaires pourront réussir dans ce type de relation « pédagogique » ? A aucun moment on n’analyse les élèves comme des sujets qui se forment, qui apprennent, ont des difficultés cognitives, ou qui seraient inscrits dans des dynamiques de groupe, qui pourraient s’entraider, et surtout qui seraient… marqués par leur origine sociale. L’influence des inégalités sociales sur les parcours, et les moyens pour l’école de la contrecarrer, sont totalement absents de la réflexion. On parle certes de « moins d’échec à la fac »… mais on ne dit rien sur « qui » échoue à la fac. On ne voit dans les élèves que des individus qui consomment des cours et qui cherchent à accroître leur stock individuel de capital humain. Le lycée ne serait qu’un prestataire de services, à charge pour les élèves d’être des consommateurs avertis (mais par qui ?).
un lycée qui ne forme pas des citoyens
La vision de la culture, purement patrimoniale, est caricaturale : il s’agit d’exposer les élèves à « de la culture », au sens restrictif du terme, mais jamais de les amener à pratiquer (ce qui demanderait d’autres moyens). La mise en place du livret de compétences montre qu’on veut simplement former des travailleurs dotés de compétences directement employables, repérables et utilisables de manière sélective par l’employeur. L’esprit critique, la réflexivité, une meilleure compréhension du monde, le goût de la connaissance sont des enjeux totalement absents de ce projet.