22 décembre 2002
Quelle est la nature des changements introduits dans la culture des hommes, dans les moyens matériels de diffusion des connaissances, par le croisement de l’informatique et des réseaux ? Yves Jeanneret estime que, en les situant au niveau d’une mutation à une échelle qui s’affranchit même de l’horizon de l’histoire, beaucoup d’auteurs les théâtralisent. Il interprète cette grandiloquence comme le signe de l’irruption dans les médias de la question des relations entre les supports de l’information et les pratiques culturelles des sujets. Pourtant, le débat public ne voit s’affronter que les tenants des nouvelles technologies et ceux qui les diabolisent, sans que l’interrogation soit jamais posée sur les formes de la médiation des savoirs que ces technologies réaliseraient.
Pour accomplir ce programme d’élucidation indispensable, on commence par une distanciation vis-à-vis de la question chaude des nouvelles technologies d’information et de communication à travers l’analyse longuement mais utilement filée d’un passage du « Phèdre » de Platon où il est question de l’invention des signes écrits, de la mémoire et du savoir, c’est à dire des relations entre une inscription matérielle dans un média (qui en fait une mémoire artefact) et la production du sens (la parole). Il s’agit là d’une question proche mais dont l’investigation pourra produire des résultats utiles à la question posée, « car l’écriture ne peut échapper à son statut de simple prothèse que si la lecture est constituée en opération de pensée, de mémoire et de savoir. » P. 35 Aussi bien, les technologies de l’information seraient plutôt des technologies sémiotiques, des technologies du texte, autrement dit, d’objets signifiants.
L’expression « nouvelles technologies de l’information » doit donc elle-même se soumettre à un examen critique. Cette expression entretient la confusion entre un sens du mot information issu de la théorie mathématique de l’information (information, asémantique) conçue pour optimiser l’acheminement d’un message et pour cela en éliminer toute interprétation, et un sens renvoyant à des pratiques sociales (information, sémantique) où l’interprétation, bien au contraire, en est la condition P. 45.. Il est indispensable de clarifier la terminologie pour faire progresser la compréhension de phénomènes que trop d’intérêts mercantiles s’emploient à obscurcir.
L’interrogation porte d’abord sur ce « syntagme figé ». La nouveauté est le régime ordinaire d’un univers, celui de la technique, toujours en « innovation », qui mêle sans discrimination la nouveauté technique (le produit neuf), la nouveauté sociale des usages et la nouveauté médiatique des annonces et des discours injonctifs, qui, en fait, cherchent à ordonner, et à fabriquer le sens des innovations technique et sociale ; l’autre élément du syntagme, « technologie », à l’instar de la langue américaine désigne à la fois, l’appareil, le système technique et l’usage social de ces objets (les médias). Il faudrait donc distinguer la nouveauté des appareils de traitement de l’information, les dispositifs techniques de réseau, notamment, qui, ensemble, permettent à l’information1 de circuler et les effets sociaux de cette circulation dans des messages qui rendent possible la circulation de l’information c’est à dire la circulation du sens. En tout état de cause, la nouveauté des appareils n’est pas par elle-même « une nouveauté de civilisation » P. 59 sans le relais de son incorporation dans des usages sociaux qui lui donne sens. En focalisant, en outre, sur l’information, ce syntagme pousse à une vision des médias informatisés comme objets seulement cognitifs et non dans leur dimension d’interaction communicative, c’est à dire socialisée.
Or une approche communicationnelle des médias est indispensable pour en comprendre les obstacles du point de vue de ceux qui en sont les praticiens, les usagers : « [&] une approche des médias informatisés comme vecteurs d’information et de savoir ne peut faire l’économie d’une pensée en termes de dispositifs de communication et de lecture. Il n’y a pas de représentation de l’information en soi, mais seulement pour l’autre, car l’information est une relation qui s’établit entre un objet et un regard [&] » p. 62. Il ne s’agit pas d’abolir la réalité des dispositifs techniques mais de se concentrer sur ce que les hommes en font dans leur communication.
Reprenant la matrice de la démarche de Gilbert Simondon (Simondon, Gilbert, Du mode d’existence des objets techniques. Paris, Aubier, 1989) relative au mode d’existence des objets techniques, Y. Jeanneret s’emploie à examiner le mode d’existence des médias informatisés. Si les médias font partie des « prothèses », comme les autres objets techniques, ce sont, par contre, des prothèses dont l’homme se sert pour agir sur lui-même et sur ses semblables. C’est une différence de nature et non de degré, car il s’agit là d’information et non d’information. Le média a ceci de particulier qu’il est entièrement technique et entièrement social à la fois parce qu’il est symbolique et culturel et que cette caractéristique donne sens à son existence matérielle.
L’examen de ce que changent les médias informatisés à la culture commence par le travail sur la matérialité documentaire. Une idée aujourd’hui très répandue voudrait faire croire que nous serions passés d’une ère de la documentation à une ère de l’information et que nous ne manipulerions plus des documents mais de l’information. C’est oublier que l’information se construit dans une confrontation du chercheur avec le document, c’est à dire une trace ou un système de traces. Les supports d’information peuvent faire l’objet de mutations matérielles considérables et lourdes de conséquences, ils ne peuvent abolir l’existence du document mais ils en affectent nécessairement les modalités d’usage et de traitement en tant que document et non en tant que support qui lui demeure : le texte informatisé ne fonctionne pas comme le texte imprimé, ni celui-ci comme le texte manuscrit. Il s’agit donc de formes documentaires spécifiques sans lesquelles l’information proprement dite n’existerait pas.
Il faut non seulement s’intéresser aux objets mais aussi aux pratiques et prendre en considération que « l’information, la connaissance et le savoir ne [&] pourraient appartenir en propre aux objets, mais [&] de l’appropriation [&] de ces objets par des sujets » P. 79. Les théoriciens de la « société des réseaux » ou de la « société de l’information » qui affirment le partage du savoir, la démocratie des réseaux propagent des illusions car l’information ne se transporte pas, ne se conserve pas sans la matérialité documentaire et son interprétation par le « lecteur ». les concepteurs de messages doivent être conscients que sa transmission n’est pas transparente. Poussant plus loin, il faudra affirmer et reconnaître les différences sémantiques entre information, connaissance et savoir, notions qui, entretenant entre elles des relations fortes, ne sont pas équivalentes. Pour ne pas tomber dans l’écueil du mécanicisme (l’injonction technologique) ni dans celui de l’angélisme (la dématérialisation de l’information), il faut penser l’unité, la tension, entre « les moyens matériels, les conditions économiques et sociales de [la] production et de [la] diffusion » des médias et, d’autre part, « la conception de la relation culturelle qu’exprime la configuration du texte » P. 87 dans les termes proposés par Roger Chartier et Henri-Jean Martin Histoire de l’édition française. Paris : Promodis, 1982.
En quoi ces médias structurent-ils les conditions de leur usage ? On notera d’abord l’effet topologique, qui s’exprime parfois dans l’expression de « village global », reprise de McLuhan, sans que cela puisse effacer les appartenances locales ni les contextes matériels et culturels dans lesquels nous sommes inscrits. Ils affectent aussi les conditions de leur composition, de leur conservation et de leur transmission, c’est à dire la fonction éditoriale. Quelle système sémiotique résultera des contraintes produites par l’écran ?
Pourtant, si les catégories issues de l’analyse documentaire continuent de valoir pour l’hyperdocument, on ne peut pas se dissimuler que celui-ci les rende problématiques et appelle l’émergence de nouveaux traitements et de nouveaux concepts. On ne peut pas penser davantage les nouveaux médias comme abolissant les anciens qui continuent d’exister dans une nouvelle configuration inter-médiatique qui ne se définit pas seulement en termes de concurrence, mais aussi de complémentarité, voire d’implication mutuelle. Autre problème, les illusions-mêmes qui accompagnent et même nourrissent ces médias informatisés sont bien réelles et font partie de la réalité qu’il faut essayer de comprendre, elles contribuent à définir leur mode d’existence.
Dernier volet, l’étude sémiotique de l’écrit d’écran s’efforce de ne pas rabattre cet écrit sur une théorie déjà constituée de l’écriture car des formes nouvelles s’inventent ; mais aussi, il faut éviter de réduire le média au seul écran puisque les autres espaces de présence du texte (mémoire, imprimante, autres ordinateurs du réseau) jouent un rôle dans son existence. Quoi qu’il en soit de ses caractéristiques multi-médiatiques, l’écrit d’écran reste structuré comme texte destiné à être lu, donc vu et regardé. C’est dans un espace visuel qu’il se présente. Les mutations qui sont revendiquées le plus souvent concernant cet écrit, se définissent autour de trois notions (immatérialité, intégration et interactivité). Elles doivent subir une rigoureuse critique. La plus contestable et chargée d’idéologie, la plus grossière, est l’immatérialité (qui signifierait la disparition de tout support !) elle ferait du média informatisé un « bien immatériel », autant dire négociable sur un marché. quant à l’intégration, associée à l’idée de multimédia, il faut bien comprendre que si elle est en effet réalisée par la numérisation (information), cela ne signifie pas qu’elle le soit au niveau des médias en tant qu’objets sémiotiques. Le maximum que l’on pourrait dire pour aller dans ce sens, c’est qu’il y a intégration dans la présentation à l’intérieur d’un espace visuel unique, ce qui, dans le discours marchand et la publicité qui l’accompagne, correspond à une annonce de facilité (la référence à l’intuition des sujets). La construction inter-sémiotique et culturelle reposerait ainsi sur des stéréotypes légitimés et réifiés, non interrogés. Concernant, enfin, l’interactivité, celle-ci ne peut être un attribut de la machine mais seulement de son utilisateur. La machine peut provoquer de l’interactivité lorsque les textes proposés mettent le lecteur en posture non-passive de construction du sens : « la question : « ce document est-il vraiment interactif » signifie : « l’acte concerné est-il une interprétation qui s’’exerce face à un texte ou seulement une compétence qui se vérifie face à une tâche ? » D’ailleurs, les sociologues américains de la « cognition partagée » soulignent ironiquement que la « convivialité » des dispositifs consiste à rendre bêtes leurs utilisateurs. » P. 121. C’est une question de circulation des savoirs entre l’auteur du texte, de l’écrit (et non le concepteur du programme qui l’a numérisé), et son lecteur.
Ainsi, on l’aura constaté, l’interrogation portée dans le titre de l’ouvrage s’applique, de manière essentielle, aux lieux communs, aux catégories, aux lexiques mobilisés, à la manière non distanciée dont tout un secteur de l’activité humaine s’est présenté dans ses discours (plus ou moins) spontanés, plus désireux d’agir sur un marché dont la production des nouveaux objets techniques avait absolument besoin, que de faire oeuvre de connaissance. La fonction critique ici développée ne récuse pas la création de dispositifs, elle engage l’examen de la « vulgate économico-technique » que celle-ci a produite, elle met en évidence que s’il existe bien en l’occurrence des « techniques » nouvelles d’information et de communication, à ce niveau de préoccupation, elles ne sont pas à prendre en considération en tant que « technologies » et qu’elles n’en constituent pas le principal. C’est un passage obligé pour ouvrir sur une démarche scientifique et ne pas se satisfaire d’un discours stéréotypé, d’une doxa.
Jean-Louis Charbonnier, IUFM des Pays de la Loire, Nantes. 28/04/2001